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Histoire du Jeu de Dames par Georges Post

Note de l'auteur

La photo ci-dessus est celle d'un bas relief en pierre (arkose), provenant du choeur de la cathédrale Notre-Dame du Puy-en-Velay, datant du XIe siècle, et actuellement exposé au musée Crozatier du Puy.

La scène représente des amours (ou des chérubins) jouant au ludus latrunculorum romain, l'un des ancêtres du jeu de dames.

Les pions avaient la forme des billes coloriées, et les cases étaient creusées de cavités pour les retenir. Deux anses en queue d'aronde portaient également des cavités pour recueillir les prises.

AVIS AU LECTEUR

La présente "Histoire du Jeu de Dames" n'est qu'un RÉSUMÉ des acquisitions et des découvertes de l'auteur, obtenues en dix ans de recherches, dans les domaines historique, chronologique, archéologique et linguistique.

Plus tard, ces travaux feront l'objet d'un ouvrage exhaustif, où tous les paragraphes du résumé seront développés en chapitres.

Il y faudra du temps.

En attendant et malgré son laconisme, ledit résumé renferme l'essentiel de ce qu'il faut savoir. De plus, chaque affirmation - ou chaque hypothèse - s'appuie sur des faits et sur des références. Par respect pour le lecteur, le premier devoir d'un historien est d'indiquer ses sources !

INTRODUCTION

Parmi les auteurs qui ont prétendu reconstituer les origines et l'histoire du jeu de dames, on peut reconnaître deux écoles :

On trouve d'abord les vulgarisateurs qui, ayant élaboré un traité de caractère plus ou moins technique, ont voulu lui donner des lettres de noblesse. Portés par l'enthousiasme, mais dépourvus d'une documentation sérieuse, ils se sont attachés à créer ou à embellir une légende sans fondement. Leur lecture révèle qu'ils se contentaient souvent de se recopier les uns les autres, sans grande vérification : -Qu'importe l'exactitude ? Ce qui est fable aujourd'hui deviendra vérité historique demain !

Le plus naïf d'entre eux est don Quercetano ("L'Egide de Pallas", Paris, 1727). Il servira malheureusement de référence et de modèle à de nombreux successeurs, car il est plus facile de séduire que de convaincre.

On rencontre ensuite les historiens, plus érudits et plus scrupuleux, qui ont traité de l'ensemble des jeux - anciens et modernes - mais sans guère en connaître les techniques. A cause de cette lacune, ils tombent souvent dans la confusion, en l'aggravant par des traductions approximatives, et mélangent les dames, les échecs et le trictrac. Naturellement portés vers la défense d'une thèse, ils se livrent parfois à des conjectures hasardeuses, qui soulèvent le doute. On peut leur appliquer ce jugement sévère d'un contemporain : - Les théoriciens sont toujours tentés de plier les faits en faveur de leurs idées !

Les dictionnaires et les encyclopédies ont puisé à ces deux sources, mais avec un retard considérable sur les dernières acquisitions. Leurs renseignements foisonnent d'erreurs.

En général, les vulgarisateurs font naître le jeu de dames au cours de la guerre de Troie, ce qui lui donne un caractère hautement poétique. Plus prosaïque, la tendance actuelle des historiens est d'en faire un simple amalgame des jeux d'échecs et de mérelles de douze (ou jeu d'Alquerque), lequel serait survenu à la fin du moyen âge. Ni les uns, ni les autres n'ont commencé, d'abord, par s'accorder sur les définitions.

Comme tous les jeux - sans aucune exception - le jeu de dames a évolué depuis ses origines. Précisons que ses règles ne sont pas encore unifiées dans le monde, et qu'en dehors du jeu dit "international", qui nous intéresse au premier chef, il existe une grande variété de jeux "folkloriques". Pour établir une filiation incontestable, depuis l'antiquité jusqu'à nos jours, il importe de s'entendre sur une définition qui soit commune aux jeux de toutes les époques et de tous les peuples.

Qu'est-ce que le jeu de dames ? - C'est un combat intellectuel, qui se pratique sur un plateau quadrillé, à l'aide de pièces d'une forme et d'une marche semblables, partagées en deux camps égaux et symétriques. L'art de ce combat réside dans des combinaisons spéculatives, en vue de la capture ou du blocus de toutes les pièces adverses. Le hasard n'y intervient pas.

Cette définition étant admise, on voit que les dames n'ont guère de points communs avec les échecs (pièces et marches diverses, victoire dirigée contre le seul roi adverse) ; encore moins avec le trictrac ou jacquet (jeu de course à l'aide de dés), ou tout autre jeu de combinaisons, tel que les mérelles de douze (pas de plateau quadrillé, marche en tous sens).

Par contre, elles s'apparentent étroitement à de nombreux Jeux antiques, qui utilisaient approximativement le même matériel et qui - proposaient la même finalité : mouvements et prises jusqu'à 1'anéantissement. Là s'arrêtera pour l'instant notre comparaison car, en dépit de toutes les recherches, personne n'a jamais pu reconstituer les règles de ces jeux, sinon de façon fragmentaire.

Selon toute probabilité, il ne doit pas exister plus de différences entre la "polis" grecque, les "latroncules" romains et notre jeu moderne, qu'entre tous les jeux folkloriques. Ils procèdent du même principe et, comme on l'apprendra plus loin, une filiation étroite semble les réunir à travers les siècles.

Ce que l'on sait aussi - et qui revêt une grande importance - est que les jeux antiques étaient hautement appréciés dans toutes les couches sociales, et que leurs champions jouissaient d'une étonnante renommée. On peut en inférer qu'ils possédaient des ressources et des attraits, une profondeur et une beauté propres à satisfaire des esprits exigeants... comme c'est le cas pour le jeu de dames.

Il ne s'agissait donc pas d'une amusette !

I - PERIODE EGYPTIENNE

Le plus ancien de tous les jeux de dames a été découvert dans le cimetière prédynastique dl El Mahasna, entre This et Abydos (Haute Égypte). Son matériel est constitué par une tablette d'argile crue, divisée en dix-huit cases et soutenue par quatre pieds trapus, ainsi que par une douzaine de pions en terre enrobée de cire, possédant tous la même forme conique. Sa datation le fait remonter au début du IVème millénaire, soit mille ans avant l'érection des premières pyramides. Il est conservé au British Museum de Londres.

(Cf. : E. R. Ayrton et W. L. S. Loat , "Predynastic cemetery at El Mahasnat", E.E.S., volume XXXI (1911), page 30, planche XVII ).

Connu sous le nom de petit ou de grand SENET, selon qu'il possède trente (3x10) ou trente-trois (3 x11) cases, un jeu similaire accompagne toute l'histoire égyptienne. Certaines allusions contenues dans la Satire des Métiers (Moyen Empire) et dans les Livres des Morts (Nouvel Empire) révèlent qu'il s'agit d'un jeu de mouvements et de prises, analogue au jeu de dames.

La cour du pharaon et le peuple nilotique s'y adonnent avec la même passion, comme en témoignent d'abondantes peintures, sculptures et objets mobiliers. C'est un jeu à la fois populaire et sacré ! Les scribes l'introduisent dans l'alphabet hiéroglyphique où, vu de profil avec ses pions alignés, il devient d'abord un idéogramme, puis un phonogramme, avant de symboliser la consonne bilitère MN (prononcer ''men").

Partagés en deux camps, les pions adoptent généralement la forme stylisée des couronnes royales du Sud (blanche) et du Nord (rouge) qui, emboîtées l'une dans l'autre, deviennent la coiffure impériale ou "pschent". Parfois, ils empruntent aussi la tête d'un animal : chien, chacal ou lion.

On dépose le jeu dans les tombes, pour distraire les défunts, mais aussi pour leur permettre de soutenir un combat victorieux contre le serpent démoniaque Mehen, et conquérir ainsi leur passage vers l'au-delà ; on y joint même des recettes pour gagner. Dans les hypogées, certaines peintures évoquent ce rituel funéraire : la plus célèbre décore la tombe de Néfertari, la grande épouse de Ramsès II (Vallée des Reines).

Platon, qui a voyagé en Égypte, rapporte que l'invention du senet est attribuée au dieu Thot, le grand démiurge, créateur du verbe et de l'écriture, des arts, des sciences et de la magie (Phèdre, 174.C). Voilà un divin patronage pour le jeu de dames !

Un jeu à peu près comparable a été mis à jour dans les nécropoles royales d'Ur, qui remontent à 2500 avant J.-C. (British Museum). Avec d'autres découvertes, il pourrait confirmer que, dès la plus haute antiquité, des échanges culturels ont existé entre l'Égypte et Sumer.

II - PERIODE  GRECQUE

A la fin du IIe millénaire, le senet fait son apparition en Grèce. Le spécimen le plus ancien et la lus remarquable provient de 1'île de Chypre : il est en ivoire et sa décoration appartient à l'art mycénien (Metropolitan Museum of Art de New-York).

Ce jeu a peut-être occupé les loisirs des Achéens, pendant la guerre de Troie, puisqu'il est de la même époque ? Mais ce n'est certes pas le guerrier Palamède qui l'a inventé, comme on le répète complaisamment dans les dictionnaires.

La plupart des auteurs grecs l'appellent PETTEIA (en français : pettie), et il se joue sur un plinthon (tablette carrée), à l'aide de pettos (pièces). On doit savoir toutefois que le terme générique de "petteia" recouvre une assez grande variété de jeux, comme ce sera le cas pour les "jeux de tables" au moyen âge. Pour Homère, il se rapporte à un jeu de palets, donc d'adresse. Mais pour les auteurs qui suivent : Euripide, Platon, Phanias, Strabon, Plutarque, Pollux, Lucien..., il désigne sans équivoque divers jeux de dames, et non pas de trictrac ou d'échecs, comme l'affirment certains traducteurs abusifs.

Toujours ingénieux, les Grecs remanient fréquemment le jeu archaïque des Égyptiens, mais conservent son principe originel : une bataille de siège et de destruction entre des combattants de même valeur. Par parenthèse, cette définition écarte toute confusion avec le jeu d'échecs primitif, ou CHATURANGA : celui-ci, partagé en quatre camps et animé par des pièces diverses obéissant aux dés, est d'ailleurs originaire des Indes (800 av. J-C. ?)

Après s'être appelés grammai, petteuterion, pentegrammai, diagrammisrnos, les jeux de la pettie atteignent leur forme achevée avec la POLIS (la ville), ou POLEIS (les villes), qui compte trente pions dans chaque camp.

Le jeu de la polis apparaît vraisemblablement au Vème siècle av. J.-C. Peut-être a-t-il subi l'influence de deux célèbres contemporains : le législateur Clisthène, qui organisa les "dèmes" attiques, et l'architecte Hippodamos, qui dessina les premières villes en damier ? A l'image de leur époque, les deux camps représentent deux cités rivales en guerre ; les cases sont les dèmes, ou quartiers ; leurs occupants sont le "démos", ou peuple des citoyens-soldats. Il est permis de penser que le jeu de dames a trouvé là sa source étymologique ?

Le jeu est considéré comme un plaisir savant, propre à distraire le philosophe et le dilettante, le soldat et le prisonnier, On cite avec admiration les champions locaux : Diodore de Mégalopolis, Théodore et Léon de Mytilène (Phanias). Le plus célèbre est Pyrros II, roi d ' Epire et vainqueur d'Héraclée, qui savait habilement exploiter les stratagèmes de la polis dans l'art des combats (Plutarque).

Entre autres représentations, la figurine ci-contre (terre cuite découverte à Athènes), met en scène une partie quelconque de pettie. Si ce n'est pas un jeu de dames, cela lui ressemble fort !

Détail intéressant : en langage familier, les Egyptiens appelaient leurs pions des "chiens" (Gaston Maspéro), et les Grecs avaient adopté la même désignation de "kunos" (Pollux de Naucratis). Cette filiation linguistique se retrouve chez les Arabes des temps modernes, où le pion est un "kelb" (chien), De plus, le jeu de dames arabe traditionnel utilise encore des pions surélevés, semblables à ceux de l'antique senet égyptien.

III - PERIODE  ROMAINE

Au cours de leur expansion, les Grecs font rayonner les divers jeux de la pettie en Orient, où l'on retrouve leurs traces un peu partout. Puis intervient la domination de Rome (146 avant J.-C.). Très vite et par un juste retour, "le vainqueur est conquis par le "vaincu" - Horace dixit- et la civilisation hellénistique opère son charme sur les Romains. Ceux-ci adoptent la polis et la rebaptisent LUDUS LATRUNCULORUM (en français : latroncules) , ou jeu des petits soldats, comme il sied à un peuple guerrier. Désormais, la "tabula" (tablette) et les "calculi" (pions) font partie des impedimenta des légionnaires.

En apparence, la polis et les latroncules ne sont qu'un seul et même jeu. Plus tard, Isidore de Séville croira distinguer deux sortes de pièces dans les latroncules : les "ordinarii", qui n'avancent que d'un pas, et les "vagi", beaucoup plus libres. Cette soudaine hiérarchie éveille naturellement l'idée de pions et de dames, et fait des latroncules un jeu plus évolué que la polis.

Pour les Romains, le jeu est réputé difficile et rares sont les champions. La victoire est d'autant plus honorable qu'on a sacrifié moins de pions pour l'obtenir, et cela se comprend : les enjeux sont élevés et chaque pion peut être convertible en argent ! (Pétrone).

Une grande renommée permet parfois d'ambitionner la pourpre. En 65 de notre ère, la conspiration contre Néron choisit pour chef Pison, un homme politique brillant, célèbre pour sa force aux latroncules. Ce talent ne l'empêche pas d'échouer dans sa tentative et d'y laisser la vie avec de nombreux conjurés, dont Sénèque le Philosophe.

En l'an 280, à Lyon, une entreprise semblable obtient plus de succès avec le tribun Proculus. Cet officier obscur se fait proclamer imperator par l'armée et le peuple, parce qu'il a soulevé leur enthousiasme en gagnant dix fois de suite aux latroncules. Son usurpation ne résiste pas au retour de l'empereur légitime Probus, qui remporte la dernière partie sur un champ de bataille. Quant à la cité de Lyon, elle est punie de son infidélité à Probus, en perdant le monopole des vins qu'elle exerçait sur toute la Gaule (Vopiscus).

A l'autre bout de l'échelle sociale, Sénèque raconte la dernière heure du malheureux Julius Canus, condamné à mort par Caligula et qui, au fond de sa prison, se préoccupe beaucoup plus d'un gain de pion que du supplice qui l'attend. C'était, on l'a deviné, un stoïcien.

Le jeu se répand dans tout l'Empire et d'autres renommées s'établissent : en Gaule, l'épitaphe d'un notable, qui était ''curator civium romanorun" dans la cité dlAuscorum (Auch), le désigne notamment comme professeur de latroncules !

Après la chute de 1 'Empire romain d'occident (Vème siècle), les manuscrits du moyen âge ne parlent plus des latroncules, sinon comme d'un jeu du passé, qui aurait disparu en même temps que la langue latine. D'aucuns en déduisent qu'il n'y a pas de filiation entre les latroncules et le jeu de dames proprement dit, puisqu'un hiatus semble les séparer pendant plusieurs siècles.

A cet argument, nous répondrons que l'histoire ne repose pas seulement sur des écrits, et que l'archéologie peut combler les lacunes de la littérature.

Faut-il un exemple ? - Au Puy-en-Velay, le musée Crozatier expose un bas-relief en pierre (arkose de Blavosy), représentant des amours ou chérubins jouant aux latroncules. Ce panneau sculpté provient du choeur de la cathédrale Notre-Dame du Puy, de pur style roman, édifié à partir du XIe siècle , soit 600 ans après la Chute de Rome. Or , selon certains historiens, l e jeu de dames serait apparu au XIe ou au XIIe siècle. Que doit-on en conclure ?

IV - PERIODE ORIENTALE  ET  ARABE

A l'évidence, la tradition antique n'a pas été perdue. Elle doit même avoir engendré de multiples résurgences car - nous le savons - la culture grecque a eu beaucoup d'héritiers : parmi eux, les peuples de l 'orient ! Dans les jeux auxquels ils s'adonnent, on retrouve encore la pettie ancestrale, et on distingue déjà les dames modernes.

Une miniature persane du XIVe siècle paraît en apporter la preuve. Elle représente une partie jouée à la cour du grand roi sassanide Khosrô (VIe siècle ). Le plateau carré de soixante-quatre cases, ainsi que les deux armées de pions uniformes , posés sur l e s cases blanches e t noires, sont à l'image exacte des jeux de dames turc et arménien, encore pratiqués de nos jours. Une telle disposition n'est pas celle du chaturanga - comme on l'a prétendu - ni de sa version perse le chatrang, ni des échecs en général.

Il est probable qu'un des jeux orientaux le plus répandu pénètre en Occident, au cours du moyen âge, e t que les invasions islamiques lui servent de véhicule. C'est un fait d'observation : partout où s'installe la présence arabe, on découvre la présence du même jeu de dames. Celui-ci se propage rapidement dans l'ensemble du Maghreb et en Espagne, puis en Afrique noire. Il y survit toujours.

En Afrique, le jeu est aussi populaire que dans l'antiquité . Il se dispute jusque dans la rue, sur un damier dessiné à la craie, avec des cailloux ou des noyaux en &se de pions. Cette pratique ! intensive produit parfois des champions exceptionnels.

Après les Arabes, les Espagnols prennent le relais et, pour les mêmes raisons, on constate que le jeu est très répandu dans leurs anciennes conquêtes : Antilles, Amérique latine et , surtout, Pays-Bas .

Qu'on l'appelle arabe ou espagnol, le jeu d'origine possède les mêmes règles. Le damier est un plateau carré de soixante-quatre cases, alternativement en relief et en creux chez l e s Arabes, en clair et en foncé chez les Espagnols. La grande diagonale est orientée de droite en bas à gauche en haut. Chaque camp dispose de douze pions, placés sur les cases en relief (Arabes) ou en clair (Espagnols). Les pions ne prennent pas en arrière, et les dames peuvent circuler sur toutes les cases d'une diagonale. Enfin, la notation s'effectue en partant du bas, mais de droite à gauche comme dans 1'écriture arabe.

Toutes ces règles subiront des changements dans les pays d'importation : France et Angleterre, Allemagne, Italie, Russie ... sauf aux Pays-Bas. Il est inutile de s'y attarder .

Durant une longue période, les références historiques sont rares : le célèbre "Code des jeux" d'Alphonso X de Castille (1283) ne parle pas des dames, non plus que celui de Nicalaï de Lombardie (XIIIe siècle).

Soudain, à partir de la Renaissance, ce jeu naguère ignoré suscite un tel engouement que Pierre Mallet écrira plus tard : Il n'y avait point d'honnêtes maisons où il n'y eût au moins un damier, comme il n'y avait personne qui n'y jouât, rois, princes, seigneurs, bourgeois, soldats et artisans."

Les Arabes, suivis par les Espagnols, le désignent sous l e nom de DAMA. Le mot fera le tour du monde. On retrouve la racine DAM dans la plupart des langues européennes et sémitiques, y compris les langues marginales, et cela pourrait confirmer sa lointaine origine grecque.

En France, toutes les pièces s'appellent DAMES et, lors de leur promotion, elles se doublent en devenant dames damées. Le mot PION, issu de l'espagnol peon (piéton, fantassin), ne sera guère utilisé qu'à partir du XVIIIème siècle.

Les premiers ouvrages consacrés au jeu. hispano-arabe sont dus à Antonio Torquemada (Valence, 1547) , Pedro Ruiz Montera (Valence, 1590), Lorenço Valls (Valence, 1597), Juan Garcia Canalejas (Saragosse, 1610 et 1650), Jose Carlos Garces (Madrid, 1684) et Pablo Cetina Rica y Fergel (Madrid, 1759).

La relève s'opère avec deux auteurs français, qui traitent du "jeu à la française", dont les règles sont plus restrictives : les dames "damées" ne s'y déplacent que d'un seul pas et la grande diagonale est inversée. Ce sont : Pierre Mallet, "ingénieur du Roi et professeur de mathématiques (Paris, 1668) et Diego Cavallero del Quercetano (Paris, 1727).

La bibliographie consacrée aux jeux étrangers - d'ailleurs fortement apparentés - est la suivante :

Allemagne : Schmidt (Nürnberg, 1700),

Angleterre : Payne (Londres, 1756),

Pays-Bas : van Embden (1785),

Russie : Pétroff (Saint Pétersburg, 1827),

Italie : Sonzogno (Milan, 1832)

V - PERIODE MODERNE ET JEU INTERNATIONAL

Vers la fin du XVIIème siècle, des amateurs - très probablement hollandais - prennent l'initiative d'agrandir le damier jusqu'à cent cases, de porter les effectifs à vingt pions dans chaque camp et d'autoriser ceux-ci à prendre en arrière, les dames retrouvant la faculté de jouer et de prendre à distance (règle d'origine arabe).

C'est une véritable révolution ! Dès lors, les ressources du jeu et la richesse de ses combinaisons deviennent inépuisables. Le jeu de dames "universel'' est et gagne en influence sur tous les autres, que l'on peut désormais qualifier de "folkloriques".

Soit dit en passant, cette mutation ne date pas de 1723 et ne doit pas être attribué à un Polonais qui fréquentait le Palais royal, comme l'a cru Manoury. Elle est sensiblement antérieure et, jusqu'à plus ample informé, sa paternité revient aux Hollandais. Le nom de "dames à la Polonaise" est donc un terme impropre.

Les premiers ouvrages consacrés au nouveau jeu sont dus aux Français Manoury (1770 et 1787) et Philidor (1785), ainsi qu'au Hollandais Embden (1785). Ils se multiplient rapidement et suscitent d'innombrables vocations.

A partir du XIXème siècle, sous l'impulsion de la France et des Pays-Bas, des académies se répandent partout sous forme de cercles , avant d'adopter des structures plus importantes. Des champions consacrés s'affrontent dans des tournois ou matches de niveau national, puis international. Le premier champion du monde virtuel est le Français Isidore Weiss , qui gardera la suprématie de 1895 à 1912.

En 1947, les fédérations française, néerlandaise, belge et suisse fondent à Paris la Fédération Mondiale du Jeu de Dames. Celle-ci rassemble aujourd'hui une trentaine de nations, réparties sur les cinq continents, ce qui représente des millions d'adhérents. Pour le jeu de dames, c'est le couronnement de 6000 ans d'histoire !

Que ce soit sans l'art du jeu ou dans celui de la composition (problémisme), la France toujours occupé une belle place parmi les nations. Après Weiss, elle s'honore d'avoir possédé quatre champions du monde : Bizot (1925) , Fabre (1926 et 1931), Raichenbach (1933 à 1945) et Ghestem (1945 à 1948).

La prédominance appartient actuellement aux Néerlandais et aux Soviétiques, qui ont su former une école de maîtres exceptionnels.

Les grands maîtres internationaux représentent le sommet dans la hiérarchie. Dans. leur liste, les noms marqués d'un astérisque indiquent d'anciens champions du monde :

France : Raichenbach*, Ghestem* et Hisard

Pays-Bas : Roozenburg*, Sijbrands*, Wiersma* et Keller

U.R.S.S. : Tchegolev* et Gantwarg*

Canada : Deslauriers* et Dagenais

Apatride : Kouperman*

Le titre mondial appartient actuellement au Hollandais Harm Wiersma.

La fédération mondiale est présidée par le Hollandais Piet Roozenburg

Georges Post

1980

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Petit point d'histoire ancienne 4 mars 1984

Dans mon opuscule "Histoire du Jeu de Dames", période égyptienne, j'ai sommairement indiqué que Platon attribuait l'invention du jeu archaïque au dieu Thot.

 En effet dans Phèdre (174.C), Platon ironise sur les Lydiens, qui se flattent d'avoir inventé tous les jeux. (Etymologiquement, Lydien a donné naissance au mot latin "ludus"=jeu). D'un ton méprisant, il affirme que le jeu de dames est d'origine égyptienne et divine, et désigne son inventeur : Thot.

Une deuxième source vient de confirmer Platon. Il s'agit du récent ouvrage : "Les plus belles légendes de l'Égypte ancienne", avec texte de Géraldine Harris et superbes illustrations de David O'Connor (Fernand Nathan, éditeur).

A la page 21, on apprend que Thot, le plus sage des dieux, a inventé le jeu de dames pour y défier les autres dieux, et délivrer ainsi la belle déesse Nout d'un sort malheureux. Par la même occasion, il a perfectionné le calendrier.

Plutarque fait aussi allusion à cette légende, mais dans une version quelque peu différente. On devine que Platon et Plutarque ont visité l'Égypte et qu'ils n'y ont pas perdu leur temps.

Pour faire comme eux, il vous suffit d'entrer dans une librairie et d'y consulter l'ouvrage précité, à la page 21. Ne soyez pas étonnés d'apercevoir des poins surélevés, semblables à des tours et à des fous du jeu d'échecs : ces pions sont à l'image des couronnes royales du Nord et du Sud qui, emboîtées l'une dans l'autre, constituaient la coiffure impériale, ou "pschent". Dans tout le monde arabe, cette forme traditionnelle a été conservée pendant des millénaires.

Il se peut qu'un joueur d'échecs se glorifie, devant vous de pratiquer un jeu qui a pour marraine une obscure déesse hindoue nommée Caïssa (qui n'est pas le petit Larousse ni dans le grand) ?

Vous pourrez lui répondre que le jeu dames a d'autres lettres de noblesse : son patron est le Démiurge par excellence, créateur du verbe et de l'écriture, des arts, des sciences et de la magie : le gran dieu Thot ! (Caïssa peut aller se rhabiller).

Les Grecs ont assimilé Thot à Hermès. Les Romains ont assimilé Hermès à Mercure. Plus tard, lors de la conquête des gaules, Jules César a été très étonné de reconnaître, dans les attributs du dieu principal gaulois Teutatès, la plupart des caractères du dieu égyptien Thot...jusqu'à la racine du nom ! Cela prouve que des idées voyageaient beaucoup dans l'antiquité.

Je dois ces derniers renseignements à l'érudit Salomon Reinach (Orpheus, histoire générale des religions)

Pour en terminer , n'allez tout de même pas imaginer qu'un "totem" est la représentation du dieu à tête d'ibis ou babouin ? En dépit des apparences, ils n'ont aucun rapport entre eux (totem vient de l'algonquin "ototeman").

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Dernière modification : 13/11/2007