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Eugène Leclercq

 

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Cent ans déjà... Eugène Leclercq

Participants au tournoi au 2ème concours international d'Amiens 15 août 1886

Tournoi de Paris (12 au 15 août 1894)

Le mérite d’organisation revient tout entier à Eugène Leclercq. Certes, l’ère des concours avait débuté en 1885 et 1886 par deux épreuves qui s’étaient déroulées à Amiens et dont nous connaissons les résultats par le compte rendu détaillé que publia la première vraie revue de jeu de dames, la gazette de Balédent et Bourdier, revue mensuelle qui parut de 1886 à 1888. Le vainqueur fut à chaque fois Dussaut, l’homme au Gambit. Par la suite un Tournoi de Paris de 1891, gagné par Barteling, vit la première participation d’Isidore Weiss, qui devait par la suite briller comme on le sait.

On peut considérer que le tournoi de Paris de 1894 est à l’origine d’une série ininterrompue jusqu’à nos jours.

Les soucis d’organisation

        Eugène Leclerc

La lecture de la revue « Le Jeu de Dames » que Leclercq fait paraître de juin 1893 à janvier 1910 nous montre qu’il fut difficile de réunir le minimum de quinze participants, afin de pouvoir disposer de suffisamment de prix. Ceux-ci au nombre de cinq, s’échelonnaient de 25 à 150 francs, ce qui n’était pas (déjà) une fortune, l’abonnement à la revue étant par exemple, de 10 francs. Il était prévu deux parties contre chaque adversaires jouées l’une après l’autre, sans précision de temps ; d’ailleurs, pendant les trois séances prévues : de 10h à 12h, puis de 13h à 19h et de 20h à 24h on devait en jouer un maximum selon le tirage au sort et on ne pouvait refuser une rencontre si deux joueurs se trouvaient libres. On voit donc que le déroulement de l’épreuve devait être assez chaotique. Il est cependant à noter les dispositions qui paraissent nouvelles et sur lesquelles, en tout cas, Leclercq insiste. Il écrit tout d’abord qu’il faudra jouer sur des cases blanches, ce qui ne devait pas l’habitude à cette époque ; les joueurs de ma génération ont connu le phénomène inverse. Le deuxième point, plus important, il conseille d’accepter que les parties soient notées par un tiers qui connaissait suffisamment la notation, le plus souvent Mathis, qui officiait sur plusieurs damiers à la fois. Cette recommandation de Leclercq me paraît capitale pour des raisons évidentes de développement théorique et de progrès. Il y eut cependant des refus pour cause de gêne, le plus caractéristique étant celui de l’illustre Raphaël, pourtant déjà connu comme un des maîtres de l’époque.

Le déroulement du tournoi

Il y a beaucoup de monde dans la salle du Café du Globe, boulevard de Strasbourg quand débuta l’épreuve le 12 août à 13 heures, et pourtant les entrées sont payantes, cinq francs pour tout le tournoi et un franc par séance. Les spectateurs sont tout contre les joueurs, la plupart juchés sur les tables de marbre, et applaudissent aux victoires et aux coups remarquables ; on imagine l’ambiance et on comprend mieux les renversements de situation en cours d’une même partie, ce que n’apprécie pas Leclercq dont on sait qu’il est le premier vrai théoricien de notre jeu.

Pourtant, malgré diverses péripéties, l’avantage final, comme toujours, reste aux plus forts. Les trois premiers ex aequo sont les célèbres Louis Raphaël, Louis Barteling et Anatle Dussaut avec 19,5 points, précédent Isidore Weiss 19, Leclercq et le Sénégalais Ahmadou Kandi, 18,5, J.Zimmermann, Victor Magnenoz, etc. Ce dernier est un jeune Marseillais venu avec Raphaël, qualifié de « charmant bavard enthousiaste » qui, par la suite, sera un organisateur des tournois dans sa région, avant de disparaître prématurément.

Tableau des résultats

Cl Prénom Nom 1 LB AD 4 5 EL 7 8 9 10 GB 12 LO 14 15 Tot
1 L.Raphaël XX 1/1 1/1 1/0,5 1/0,5 1/0,5 0/0 1/1 1/1 0/1 0/1 1/0 0/0,5 0,5/1 1/1 19,5
L.Barteling 0/0 XX 0,5/0,5 0/1 1/0,5 0,5/0 0,5/0,5 1/0,5 1/1 1/1 0,5/0,5 1/1 1/1 1/1 1/1 19,5
A.Dussaut 0/0 0,5/0,5 XX 0,5/1 0,5/0,5 0/0,5 1/1 0/1 1/1 0/1 1/1 1/1 1/1 1/1 1/0,5 19,5
4 I.Weiss 0/0,5 1/0 0,5/0 XX 1/1 0,5/0,5 1/0 1/1 0,5/0 1/1 1/0,5 1/1 1/0,5 1/0,5 1/1 19
5 A.Kandi 0/0,5 0/0,5 0,5/0,5 0/0 XX 0,5/0,5 0,5/0,5 1/1 1/1 1/1 0/0,5 1/1 1/1 1/1 1/1 18,5
E.Leclercq 0/0,5 0,5/1 1/0,5 0,5/0,5 0,5/0,5 XX 1/1 0,5/0,5 1/0,5 1/0,5 1/0,5 0,5/0,5 0,5/0,5 1/1 1/1 18,5
7 J.Zimmermann 1/1 0,5/0,5 0/0 0/1 0,5/0,5 0/0 XX 0/05 1/05 05/1 1/1 1/1 1/1 1/1 1/1 18
8 V.Magnenoz 0/0 0/0,5 1/0 0/0 0/0 0,5/0,5 1/0,5 XX 1/1 1/1 0,5/0,5 1/1 1/0,5 0,5/0,5 1/0,5 15
9 G.Bing 0/0 0/0 0/0 0,5/1 0/0 0/0,5 0/0,5 0/0 XX 1/1 1/05 0,5/0,5 0,5/1 1/1 1/1 12,5
10 Y. Le Goff 1/0 0/0 1/0 0/0 0/0,5 0/0,5 0,5/0 0/0 0/0 XX 1/05 0,5/0,5 1/0,5 0,5/1 1/1 10,5
G.Beudin 1/0 0,5/0,5 0/0 0/0,5 1/0,5 0/0,5 0/05 0,5/0,5 05/0 0/0,5 XX 0/0 0/0,5 1/0,5 1/0,5 10,5
12 Kleeberg 0/1 0/0 0/0 0/0 0/0 0,5/0,5 0/0 0/0 0,5/0,5 0,5/0,5 1/1 XX 0/1 1/0,5 0/1 9,5
Longueville 1/0,5 0/0 0/0 0/0,5 0/0 0,5/0,5 0/0 0/0,5 0,5/0 0/0,5 1/0,5 1/0 XX 0/1 1/0,5 9,5
14 H.Baudet 05/0 0/0 0/0 0/05 0/0 05/0 0/0 05/05 0/0 05/0 0/05 0/05 1/0 XX 1/05 65
15 Paturaud 0/0 0/0 0/05 0/0 0/0 0/0 0/0 0/05 0/0 0/0 0/05 0/05 1/0 0/05 XX 35

Le Jeu et les Joueurs

Les analyses des parties notées seront faites pendant des mois par Leclercq lui-même qui se montrera souvent contrarié par des gaffes dues à une trop grande rapidité. Bien entendu il reconnaît la supériorité des maîtres cités plus haut, est indulgent avec les plus faibles, mais insiste surtout sur la valeur de développement central pratiqué surtout par les Parisiens et est un peu surpris par le jeu de coins adopté en particulier par Raphaël, ainsi que, dit-il dans sa correspondance, par Weiss.

Par ailleurs, l’organisateur est ravi d’avoir pu rencontrer des damistes d’horizons divers et il promet de se déplacer en province en cas de nouvelle épreuve ce qu’il fera l’année suivante à Marseille.

Mais la merveille de ce tournoi est sans conteste le jeune Sénégalais Ahmadou Kandi, qui était à cette époque à l’exposition de Lyon, dans le stand de son pays, et avait été remarqué par les joueurs de cette ville. Leclercq le décrit comme : « admirablement bâti, véritable Antinoüs d’un noir d’ébène aux yeux superbes et aux dents éblouissantes de blancheur ». Il a aussi une « figure ouverte et des manières pausées » qui lui conquièrent tout de suite des sympathies générales. Surprenant de brio, il enlève lors de sa première séance six parties en une heure et demie à Longueville, Magnenoz, et le Lyonnais Le Goff. Son jeu central, logique, ravit Leclercq qui s’étonne de tant de technique chez un joueur ne possédant aucune culture damiste, dans le sens européen du terme, mais dont on sait qu’il a dans son pays de redoutables adversaires.

Toutes ces remarques rappelleront, j’en suis sûr, l’arrivée de Baby Sy à ceux qui en furent les témoins. Ce jeu de dames qui cheminait depuis longtemps en Afrique pour arriver au niveau qu’on connaît de nos jours, nous avait envoyé des signaux avec Kandi, El Ahsane, puis Woldouby, etc.

Leclercq

Ce tournoi de 1894, précurseur de tous les nombreux championnats qui allaient se succéder par la suite, fut l’œuvre d’un seul homme Eugène Leclercq. Sa personnalité, son dévouement à la cause du jeu de dames, ses qualités techniques autant que didactiques m’ont beaucoup intéressé d’autant qu’en plus de toutes ses revues, j’ai la chance de posséder une abondante correspondance avec des lettres adressées aux joueurs de son temps. Né en 1832, il consacra sa vie au jeu de dames, poursuivant le travail de Balédent et précédent les Dambrun, Bonnard, Lecocq, Lucot pour ne citer que les disparus. Sa vie privée est peu connue, on sait en le lisant qu’il était lettré, licencié en droit. Il vécut très simplement, ses contemporains disent même humblement, passant ses journées au siège du club, conseillant les joueurs et commentant les parties en cours.

Son œuvre damiste me paraît immense, permettant de passer du temps de Manoury, Grégoire jusqu’à l’époque moderne. Il était bien sûr un fort joueur de ce temps, en particulier il remporta le concours de Marseille de 1985, devant les locaux Raphaël et Victor Jean, exploit mémorable.

Mais c’est cependant comme théoricien qu’il est le plus remarquable. Auteur d’intéressantes chroniques, en particulier dans la luxueuse « Revue des Jeux », hebdomadaire de novembre 1889 à décembre 1891, il crée son propre journal exclusivement damiste en juin 1983, et va le poursuivre jusqu’à sa mort en février 1908. Ses amis de Paris continueront encore jusqu’en janvier 1910, en utilisant sa documentation sous la direction de Renoir.

Dans sa revue, Leclercq s’intéresse à la théorie des débuts, et, pour la première fois, permet la classification de coups connus, en particulier le coup de la trappe qu’il a baptisé. D’autre part, il publie de nombreuses analyses, avec des notes instructives. Autre point important, il se penche sur les fins de partie, avec l’étude du manuscrit de Blonde, et surtout en correspondant avec le maître russe D.J. Sarghine. Ce dernier avait attiré l’attention sur les possibilités qu’offrait le jeu à 64 cases d’étudier les finales en particulier de trois Dames contre une, ou une et un Pion, etc. et de chercher à les transposer sur le grand damier. Leclercq poursuivit alors une patiente analyse dans de nombreux numéros de sa revue.

Il m’a paru intéressant de noter que mon ami le regretté Michel Hisard, lors de ses premières confrontations avec les Soviétiques dans les années 1958 à 1960, notamment avec Koupermann, souligna les nouveautés qu’ils introduisaient dans les fins de parties, à la recherche de gains, là où trop souvent on se contentait d’une remise : Leclercq avait compris cela plus de soixante ans auparavant.

Comme rien n’est parfait, bien sûr, j’ai cru noter dans ses écrits et sa correspondance une certaine antipathie pour une catégorie de joueurs que, visiblement, il n’appréciait pas beaucoup, peut-être plus simplement parce qu’ils le devançaient assez souvent, je veux parler d’Isidore Weiss et de Raphaël. Faiblesse humaine bien connue..

Il était très conscient de la valeur de sa revue et savait, il le dit souvent, qu’elle serait longtemps recherchée ; il serait sans doute heureux de savoir qu’une collection complète, quand par exception, elle se trouve, atteint des prix très importants.

Leclercq, à la charnière de deux époques, par son travail, sa science, ses efforts didactiques et son abnégation, mérite de la part des damistes reconnaissance et respect.

tiré de L'Effort n°349) - octobre 1994 et enrichi des photos

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Dernière modification : 17/04/2017