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Soufflage

 

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Souffler n'est pas jouer

S'il est un mot évoquant pour chacun d'entre nous, damiste ou non, une image imprécise, c'est bien le mot « soufflage ».
Pour ceux qui ne s'intéressent pas à notre jeu, l'expression « souffler n'est pas jouer », vaguement musicale, peut souligner le caractère non achevé, flou, ou mal conduit, d'une action ; pour les pratiquants du damier, cette idée se conjugue avec l'espoir d'un facile gain de pion, dû à l'oubli de l'adversaire. Quand on apprécie à sa juste valeur l'importance d'une pièce, il est inutile d'insister. Il doit y avoir très peu de joueurs, encore en activité, ayant connu la pratique effective, dans toute sa rigueur, de la règle du soufflage. Parmi les plus jeunes, combien savent que ce passage du règlement, par son interprétation d'abord, et surtout à l'occasion de son abolition ensuite, donna lieu, il y a quelques décennies, à de vives querelles, et faillit même provoquer une scission définitive.


QUELQUES NOTES HISTORIQUES SUR LE SOUFFLAGE

Le premier ouvrage connu, concernant le jeu à cent cases, dit « à la polonaise », tel qu'on le pratique de nos jours, a pour auteur Manoury, qui nous a laissé, entre autres, la notation classique. Il s'agit de l' « Essai sur le Jeu de Dames », de 1770.
Le chapitre des règles n'y comprend que cinq articles, parmi lesquels trois sont consacrés plus ou moins au soufflage et à ses conséquences.

"Soufflée, la Dame !..Ho ! Ho!..Bon, bon, bon !"

Charpentier, Nantes, Le Goût du jour, 1802?

  • Règle 2 :
    « Celui qui a à prendre et ne prend pas doit être soufflé ; c'est sans contredit la faute la plus grande qu'on puisse faire à ce jeu. On appelle souffler enlever le pion ou la Dame qui devait prendre et les mettre hors jeu. »
    Suit un commentaire du même Manoury
    « ... cette faute ... est souvent une ressource désespérée : A, qui voit qu'il a perdu, se met hardiment en prise, dans 1 'espérance que B ne s'en apercevra pas et le laissera souffler ... »
    Voici donc le soufflage présenté comme une véritable manoeuvre, dont il faudra tenir compte, comparable par exemple au gambit.
  • Règle 3 :
    « Souffler n'est pas jouer » : c'est-à-dire que le bénéficiaire peut doublement profiter de la situa
  • Règle 4 :
    «On ne peut refuser de prendre» : et, ainsi, on ne peut se faire souffler ... même si c'est plus avantageux. Enfin quoique étant celle traitant de la prise majoritaire
  • la Règle 5 concerne également des cas de soufflage découlant d'erreurs dans des situations complexes.


Les ouvrages qui suivent I' « Essai », c'est-à-dire le « Traité », du même Manoury, les livres de Philidor, Lallement, Everat, Maillet, Dufour, Grégoire, Durand, etc., développent tous les règles concernant le soufflage, avec plus ou moins d'insistance, mais sans le moindre commentaire défavorable. Il en est ainsi des traités plus récents, - et très importants quant à la théorie, - tels les Balédent et le Barteling ( 1880 à 1900) .
Pourtant, dès avant la fin du dix-neuvième siècle, de nombreux Maîtres commencent à se poser des questions, et on voit même de grands tournois, tels ceux d'Amiens, faire abstraction de la règle, après entente entre les participants.


Mais cette entorse est dénoncée par d'autres champions, et non des moindres, puisque Weiss, tenant du titre mondial, se déclare partisan du soufflage, non sans raisons, comme nous le verrons plus loin. D'ailleurs, son ouvrage de 1911, « Tactique et Stratégie », est formel et ... laconique : « ... le soufflage est toujours en vigueur ».


Par contre, Félix Jean, en 1917, lors de la publication de son traité dans le Nouveau Sphinx, soutient avec force le principe de l'abolition ... et ironise : c'est, dit-il, un « subterfuge qui n'a rien de scientifique », puis il s'étend sur le cas de Weiss et des forts joueurs qui profitent de la règle pour gagner ou remettre dans des situations compromises, donnant comme exemple la fameuse partie Woldouby-Weiss.
C'est alors la fin du soufflage dans les traités spécifiques, et en particulier dans celui du fort joueur français Henri Chiland, de 1920.
Mais, comme les coutumes ont la vie dure, cette règle réapparaîtra épisodiquement dans les ouvrages de style « académies de jeux », et ainsi, celui de Pedrazzani, en 1977, explique une nouvelle fois comment on souffle !


Pour terminer ce survol historique, on peut signaler que la plupart des jeux de dames à 64 ou à 144 cases ont, eux aussi éliminé cette règle contraignante. Je citerai, à titre d'exemple, le jeu hispanoportugais pour lequel le soufflage, admis dans les livres anciens (Ruiz - Montero, Canalejas, Cecina y Fergel, Revira, etc.), n'apparaît plus dans les traités modernes et tout particulièrement dans l'extraordinaire
« Enciclopedia Damista » du Portugais Candide da Sena Carneiro (quatorze volumes), non encore achevée actuellement.

LA CONTESTATION DU SOUFFLAGE

S'il apparaît que cette règle a été admise sans discussion jusqu'à l'époque des premiers tournois, il est certain qu'elle commence à être contestée par les Maîtres aux alentours de 1880, au moins (notons pour mémoire que le premier match connu et répertorié opposa, en 1862, l'illustre Grégoire au Marseillais Victor Jean qui fut vainqueur). Il est aisé d'imaginer que beaucoup ressentaient déjà le côté anormal, sinon injuste, de gagner des pièces avec une telle faci 1 ité. C'est la grande revue de l'époque, dirigée par le Maître Leclercq, qui s'attaqua la première au problème, quoique, dans son long chapitre sur les règles, le soufflage est décrit et même détaillé dans ses moindres variantes.
En 1896, une discussion s'engage, qui va déboucher, selon les dires de l'auteur luimême, sur un véritable référendum. A la suite d'une partie jouée à Paris, les Noirs (cf. diagramme 1 ) , ayant pionné par (13-19), 23X 14, oublient, avec leur Dame, de prendre le pion 14, se contentant du pion 28.


Diagramme 1

Les Blancs, dont on peut par parenthèse se demander ce qu'ils attendaient pour abandonner, sont tout heureux de :

  1. Souffler la Dame ;
  2. Jouer 14-9, etc. et gagner la partie !

Le conducteur des Noirs proteste alors, et Leclercq est appelé comme arbitre. Il déclare alors que, selon le règlement, les Blancs pouvaient, soit :

  1. Souffler et jouer, comme ils l'ont fait;

  2. Laisser les choses en place ;

  3. Obliger l'adversaire à jouer régulièrement. On comprend sans peine pourquoi choisirent- ils la première solution.

Mais l'affaire n'en reste pas là : Un clan de joueurs se forme, qui déclare inadmissible qu'une position aussi manifestement perdante aboutisse, pour les Blancs, à une victoire par la simple application d'une règle abusive.
Leclercq, ayant posé la question à ses lecteurs, déclare, le mois suivant, qu'il n'a reçu aucune réponse favorable à la modification du règlement, et donne un deuxième exemple, moins caricatural, en ne conservant que les pièces utiles à la démonstration :


Diagramme 2

Ici, les Blancs ayant joué 35-30 et les Noirs, distraits, (24-29), oubliant la prise de quatre, que faut-il souffler?
Deux camps se forment alors; l'un, avec en particulier Barteling et Dussaut, préfère souffler le pion 25, faire revenir le pion 29 à 24, et le forcer à prendre trois pièces si cela s'avère avantageux, tandis que le second, dont Weiss et Zimmermann, affirme qu'on ne peut que souffler le pion 25 et jouer. Ces querelles nous apparaissent byzantines, ridicules même, de nos jours ; mais n'oublions pas que ces joueurs étaient à l'époque les meilleurs de France, sinon du Monde, certains même auteurs de traités célèbres, encore consultés.

 

Enfin, Leclercq publie le résultat de son « référendum » : unanimité pour le maintien sauf deux. Un de ces derniers est Gaston Bing, qui, dans une lettre ouverte pleine d'humour, explique que le soufflage est une imperfection grave, et que sa pratique ne permettra jamais au Jeu de Dames de se hisser au niveau des disciplines scientifiques (entendez, bien entendu, les Echecs). Il déclare aussi : «Vraiment, je ne comprends pas quelle gloire tirent les Maîtres des victoires ainsi obtenues. N'y a-t-il pas là des calculs mesquins, des petites roueries pour gagner des joueurs moins doués ?» Enfin, Bing conclut en disant que, «quoique minoritaire, il est convaincu que l'avenir lui donnera raison».
Calculs mesquins, petites roueries, nous touchons là au coeur du problème ; les parties, souvent intéressées, se jouaient en ce temps avec des rendements quelquefois très importants. Aussi, des joueurs possédant une bonne vision et une grande pratique, et Weiss paraît en être le type, comptaient à l'évidence sur cette règle pour compenser l'infériorité numérique ... et "plumer le pigeon". Pour cela, on avait intérêt à choisir des positions enchevêtrées donnant lieu à des prises complexes et donc à de fructueux soufflages !

Pour terminer, Leclercq conclut à la nécessité de maintenir la règle puisque, "outre la quantité, la qualité le souhaite". Mais il n'exclut pas qu'on puisse l'aménager, au fur et à mesure que présenteront des difficultés. Puis la discussion se calme jusqu'à fin de la revue Leclercq, en 1909, encore qu'on sente que l'auteur, homme rigoureux, ne soit pas totalement satisfait. En effet, de temps à autre, il revient sur le sujet, sous le titre pudique : "Difficultés d'applications de certaines règles" ; en fait, il s'agit toujours du soufflage.


Entre temps, de nombreux tournois se jouent à la régulière, les participants décidant entre eux de ne pas souffler. On semble donc s'acheminer vers l'abolition, comme chez les Hollandais, par simple désuétude. Notons cependant, pour l'anecdote, qu'au grand tournoi de Marseille, en 1895, Weiss s'était fait souffler une Dame par le modeste concurrent de deuxième catégorie Delmas. Tel est pris qui croyait prendre..

LA GRANDE QUERELLE DE L'ABOLITION DU SOUFFLAGE

En 1910 le Maître parisien Louis Dambrun prend la suite de Leclercq, en publiant d'abord le « Bulletin du Damier Français », puis la belle revue « Le Damier», qui paraîtra jusqu'en 1919, sauf pendant la guerre. A l'évidence, certain de représenter la majorité des forts joueurs, il propose un projet de règlement nouveau, dans lequel il exclut le soufflage. Exposant - dans de nombreuses pages - ses raisons ; se déclarant convaincu que ladite règle non seulement est absurde, mais qu'elle décourage les débutants, il ne doute pas d'arriver à ses fins. Il fait d'ailleurs voter l'abolition dans son propre club, le Damier Français, et tente d'étendre son action à une « Fédération des Sociétés Françaises des Joueurs de Dames».


Or, il existait déjà, et ce depuis 1906, une Fédération des Damistes Français, regroupant en 1910 neuf clubs, tous méridionaux ou de la région lyonnaise, ainsi que de nombreux isolés, et dirigée avec dynamisme par le grand animateur F.-J. Bolzé, de Villeurbanne. Ce dernier faisait de plus paraître une revue intitulée le « Damier Universel » ( 43 numéros mensuels de 1909 à 1913), qui, comme son nom l'indiquait, prétendait représenter l'ensemble des damistes français. Il se trouve que Bolzé est un farouche partisan du maintien de la règle du soufflage. Ainsi va débuter, et s'amplifier, une homérique querelle, et ceci par revues interposées.

Si, au début, le débat reste courtois, Bolzé faisant simplement voter le refus de l'abolition par le Damier Lyonnais, il s'enflamme tout à coup et va donner lieu à de lyriques envolées. Notons au passage quelques phrases extraites du « Damier Universel » ; par exemple : «J'affirme que la suppression du soufflage est une iniquité, une fourberie» ; ou encore : « Dire que l'on peut rougir de se faire souffler, c'est abaisser la dignité humaine». Tout simplement !


D'autres fois, Bolzé s'adresse directement à ses contradicteurs : «O, pas de protestations majeures, ni d'équivoques jérémiades de gentilhommerie surannées» ; il les accuse, entre autres, d'être les auteurs de «belles randonnées de paroles masquant des consciences élastiques», et conclut que s'obstiner c'est «plus qu'une faute, c'est aller vers l'absurde».


Je ne peux citer toutes les invectives ... et je renvoie les damistes intéressés à la lecture de cette revue. La querelle va atteindre un sommet au cours l'année 1912, quand, pendant plusieurs mois, les deux rédacteurs vont faire paraître leurs revues avec, pour chacune, en première page, un texte encadré, toujours le même.


Dans le « Damier Français », Dambrun répète imperturbablement : « Le soufflage est l'un des plus grands ennemis du jeu de Dames. Il apporte le hasard là où il n'y a que combinaisons. Il est l'obstacle le plus considérable à la diffusion de notre jeu. » A quoi, avec la même constance, Bolzé répond, tous les mois lui aussi, par un discours identique : "La suppression pure et simple du soufflage est le plus grand fléau du jeu de Dames ! Elle favorise l'exploitation des temps de repos abusifs, et supprime la faute la plus grave de notre jeu, dont ils veulent s'affranchir. La voilà la justice pure et simple.." Enfin, faisant preuve ce tolérance, Bolzé concède : "Nous ne nous permettrons pas de faire défense de jouer ailleurs, ce serait porter atteinte à la liberté personnelle, on n'en a pas le droit ; mais insistons pour la fréquentation des endroits où la justice règne"(1).


On le voit, le ton de ces échanges ne permet pas d'espérer un arrangement, et à la lecture de la dernière citation en particulier, on peut craindre pendant un certain temps que le jeu de Dames donne naissance à deux disciplines différentes : celle dans laquelle on souffle ... et l'autre.
N'oublions pas que, pour la majorité des jeux à 64 cases, ce sont des différences minimes qui les rendent tout à fait étrangers ; par exemple, le jeu portugais utilise la règle de la qualité dans ses prises, c'est-à-dire que l'on prend plutôt une Dame qu'un pion, alors que le jeu espagnol l'ignore, tout en étant identique par ailleurs. Mais, heureusement, le ton baisse au cours de l'année 1913, qui voit la fin du « Damier Universel », après le décès de son créateur. Il est d'ailleurs curieux que le soufflage soit aboli à Lyon à la fin de cette même année 1913* (NDLR voir la note de précision ci-dessous).


Les dernières péripéties

Passe la Grande Guerre, puis 1919 voit à son tour la disparition de la revue Dambrun. C'est maintenant le Lyonnais Marcel Bonnard qui prend le relais avec son mensuel qui paraîtra jusqu'en 1930, et qui sera, à mon avis, le meilleur de tous, sur tous les plans. Bonnard, qui est un Maître eu jeu, est bien entendu sans réserve pour l'abolition générale. A ce moment, il ne persiste plus qu'un seul club important pratiquant le soufflage en France, mais c'est le Damier Parisien (doit-on encore voir là ! l'influence de Weiss?). Ce n'est qu'en 1922 qu'à l'initiative de l'obstiné Gaston Bing, réapparu près de trente ans après, un vote sanctionne l'abolition du soufflage, mais seulement par 48 voix contre 36, à Paris.


Après cette dernière péripétie, on ne parle pour ainsi dire plus de la question dans les revues spécialisées, et l'oubli vient rapidement. Cette querelle, qui avait failli diviser durablement, et peut-être de façon irrémédiable, les joueurs de Dames français, qui aurait pu entraver le développement du « cent cases » en limitant son intérêt, ne laissa aucune trace... et n'appartient plus qu'à l'histoire de notre jeu.

Tiré de la revue fédérale L'Effort n°243,244,245 - 1984

*NDLR Le soufflage est aboli à Lyon suite à la décision de l'Assemblée Générale du Damier Lyonnais datant de 17 janvier 1914 (voir "le Réveil de Lyon" chronique n°4 / 24 janvier 1914 par Marcel Bonnard)

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Dernière modification : 17/04/2017